Entrevista

Créer de la valeur sans perdre l’âme d’un lieu : Arnaud Leveziel, General Manager de l’Abbaye de la Bussière

De la Polynésie française à la Bourgogne, Arnaud Leveziel a construit son parcours à la croisée de la finance et de l’hospitalité. Ces expériences l’ont amené à porter un regard particulier sur la valeur d’un établissement, au-delà de ses performances et de ses indicateurs. Pour lui, cette valeur naît d’une cohérence entre le lieu, son modèle économique, les équipes qui le font vivre et l’expérience proposée au client. Une vision dans laquelle un établissement ne se résume ni à ses murs ni à ses résultats : il doit aussi être capable de créer du souvenir, de donner envie de revenir et de révéler ce qui fait sa singularité.
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Dans cette interview, Arnaud revient sur son parcours, sa vision de la création de valeur dans l’hôtellerie et les choix qui permettent de faire évoluer un lieu, son modèle et ses usages sans perdre ce qui en constitue l’essence.

Vous évoluez à la croisée de deux mondes qui parlent parfois des langages différents : la finance et l'hospitalité. Quel événement ou quelle expérience vous a définitivement appris qu'un actif hôtelier ne crée de valeur que lorsqu'il crée aussi une expérience mémorable ?

Les resorts internationaux, l'InterContinental Tahiti puis le Conrad Bora Bora. Sur ces destinations, le client traverse la planète et engage un budget considérable pour un séjour souvent unique. L'enjeu n'est pas de satisfaire, il est d'être à la hauteur d'une attente construite pendant des années.

Ce qui m'a marqué n'est pas le taux d'occupation, c'est la part de "repeat customers" et "recommendations". Sur une destination aussi lointaine et aussi coûteuse, alors que le client a le monde entier à disposition, le retour ne s'explique ni par la chambre ni par le lagon : les concurrents ont les mêmes. Il s'explique par les équipes, par le prénom retenu, par le geste que personne n'avait demandé. J'ai retrouvé la même mécanique en France, chez Barrière comme en Relais & Châteaux.

Un actif hôtelier n'est pas un bâtiment qui produit des nuitées, c'est une machine à produire du souvenir. Le souvenir génère le retour, le retour la recommandation, et la recommandation est le seul actif qui vous autorise à fixer votre prix au lieu de le subir. Il ne figure dans aucun bilan et décide pourtant de la valeur de tous les autres.

Lorsqu'on vous confie un hôtel ou un domaine qui sous-performe, quel est le premier signal qui vous fait penser : « il y a ici un potentiel que l'on n'exploite pas encore » ?

L'écart entre ce que le lieu est et ce que le lieu vend. Un établissement en sous-performance commercialise rarement plus de 30 % de sa richesse réelle : une histoire que personne ne raconte, des espaces absents des offres, des savoir-faire non monétisés.

À l'Abbaye, le diagnostic a été immédiat. Une abbaye cistercienne du XIIᵉ siècle, cloître, crypte, cellier, pressoir, potager, ruches, étang, cascade, forêt, neuf siècles d'histoire, et l'essentiel de cette matière n'entrait dans aucune ligne de recette. On vendait des nuitées et des couverts dans un lieu qui pouvait vendre une immersion. Le potentiel n'était pas à créer, il était à nommer, à mettre en scène et à tarifer : nous en avons fait un parcours de dix-neuf étapes et quatre-vingt-dix minutes.

Le second signal est prospectif, et c'est celui qui m'intéresse le plus : la capacité d'un actif à basculer vers un marché qu'il n'adresse pas encore. Cela suppose de partir du besoin humain, pas du lieu. C'est la logique qui fonde mon projet Folks Hospitality et son Folks Lounge Hub avec notemment son "Tiers Lieu...". Un actif qui ne répond à aucun besoin profond peut être plein, il ne sera jamais désiré.

Un lieu historique possède déjà une identité, une histoire, parfois même une clientèle fidèle. Jusqu'où peut-on le transformer avant de perdre ce qui faisait précisément sa valeur ?

On ne transforme jamais le lieu, on transforme l'usage. La pierre, l'échelle, le silence, la lumière du cloître à sept heures du matin sont des actifs non reproductibles. Aucun concurrent ne les copiera : c'est exactement ce qui justifie le prix. Y toucher, c'est détruire de la valeur pour en fabriquer moins.

Tout ce qui relève de l'usage est en revanche ouvert : à qui l'on s'adresse, ce que l'on propose, comment on organise le parcours, comment on facture. À l'Abbaye, nous n'avons pas déplacé un mur. Nous avons changé de régime d'exploitation, d'un hôtel-restaurant classique vers un domaine entièrement privatisable dédié à l'événementiel, avec une jauge assumée de 120 couverts assis et 200 personnes en cocktail. Le lieu est intact, c'est le modèle qui a bougé.

Une nuance souvent oubliée : un lieu historique supporte très bien d'être révélé, il ne supporte pas d'être décoré. Nous théâtralisons, mais la théâtralisation ne fonctionne que parce qu'elle raconte ce que le lieu a réellement vécu. Dès qu'une transformation oblige à mentir sur le lieu, on est allé trop loin. Sur un site protégé au titre des Monuments Historiques, le cadre réglementaire pose utilement cette frontière.

Vous devez parfois prendre une décision excellente pour l'actif à long terme mais inconfortable à court terme. Comment arbitrez-vous lorsque la logique financière et la logique opérationnelle semblent s'opposer ?

Elles ne s'opposent presque jamais sur le fond, seulement sur l'horizon : l'opérationnel raisonne à la semaine, la finance au cycle. Je ramène les deux sur la même échelle de temps et je pose une seule question : cette décision augmente-t-elle la valeur du lieu dans trois ans, ou seulement le confort du prochain trimestre ?

Exemple récent : l'externalisation de la production culinaire de l'Abbaye. Opérationnellement difficile, et d'abord un sujet humain. Financièrement imparable pour une activité événementielle et saisonnière : plus de masse salariale de cuisine portée douze mois sur douze, plus de coût matière, plus de pertes, plus de gestion de brigade. En contrepartie, nous conservons en direct les postes de marge stratégiques : hébergement, location des espaces et vins.

La difficulté n'est pas l'analyse, elle est le courage. Un repositionnement touche à des équilibres établis, à des prestataires historiques, parfois à des habitudes locales. Rien n'est plus destructeur qu'un dirigeant qui repousse une décision de fond : il ne l'annule pas, il en augmente le coût.

S'y ajoute le devoir d'honnêteté vis-à-vis des actionnaires. Un dirigeant est rémunéré pour dire ce qui est, pas ce qui rassure. Annoncer qu'une orientation portée pendant des années ne fonctionne plus n'est jamais confortable, mais une analyse de complaisance est une faute professionnelle : elle protège une relation à court terme et détruit une entreprise à long terme. La loyauté consiste à donner à l'actionnaire les moyens de décider en connaissance de cause.

On parle beaucoup de RevPAR, de taux d'occupation et de marge. Mais quel indicateur, financier ou humain, vous semble réellement raconter la santé d'un établissement avant même que les chiffres ne le montrent ?

Trois signaux, aucun n'est financier.

Le délai de réponse à une demande client, pas la qualité : le délai. Une équipe qui répond à une demande de mariage en deux heures sait ce qu'elle vend, dispose de l'information et se sent responsable du résultat. Quatre jours de délai signalent un process cassé, un outil absent et un engagement faible. Le taux de conversion suivra six mois plus tard, le compte de résultat six mois après.

L'état des zones que le client ne voit pas : réserves, office, coulisses. Je n'ai jamais vu un "back of house" impeccable cohabiter avec un mauvais compte d'exploitation, ni l'inverse.

Le troisième, que je regarde en premier : les équipes ont-elles encore le plaisir de faire plaisir ? Une équipe qui exécute correctement et sans joie annonce une érosion que le RevPAR mettra un an à révéler.

C'est ce que j'instrumente avec LUMIO : une lecture quotidienne et croisée des coûts d'exploitation, du pilotage RH corrélé au budget d'activité et du développement commercial. L'objectif n'est pas un tableau de bord de plus, mais la détection des signaux faibles pendant qu'ils sont encore corrigeables. Le RevPAR décrit ce qui s'est déjà produit, il ne prévient de rien.

Un repositionnement peut bouleverser les habitudes, les métiers et parfois les équipes. Comment fait-on pour transformer un établissement sans perdre ceux qui le font vivre ?

En expliquant le « pourquoi » avant le « comment », et en le répétant bien plus longtemps qu'on ne le croit nécessaire. Une équipe ne résiste pas au changement, elle résiste à l'incertitude sur sa propre place. Le jour où chacun sait ce qu'il devient dans le nouveau modèle, la moitié de la résistance tombe. Diriger des équipes multiculturelles en Polynésie et ou en Californie comme des brigades métropolitaine m'a appris que les cultures diffèrent, ce besoin jamais.

Ensuite, je change les gestes avant les mots. Ce qui fait adhérer n'est pas une vision annoncée, c'est le premier événement réussi : un couple bouleversé dans le cloître, des invités qui applaudissent au service. L'émotion du client est le meilleur outil de conduite du changement dont dispose un dirigeant.

Troisième principe : le repositionnement doit rendre le travail meilleur, pas seulement plus rentable. Concentrer l'activité sur les privatisations, c'est un travail préparé trois mois à l'avance plutôt que subi au jour le jour, des week-ends d'intensité et des semaines respirables, une relation directe avec des clients qui viennent vivre le plus beau jour de leur vie.

Enfin, l'honnêteté. Tout le monde ne suivra pas, et il faut le dire clairement plutôt que de le laisser deviner. Le respect, dans une transformation, c'est de donner la vérité tôt et complète, et de tenir ce qu'on a annoncé.

Dans votre parcours, quel projet vous a le plus appris sur la création de valeur, peut-être justement parce que le résultat n'était pas gagné d'avance ?

Celui que je conduis aujourd'hui, sans hésitation : un actif patrimonial contraint, une structure d'exploitation légère, un modèle économique à réinventer entièrement. Après des années passées dans des groupes aux moyens considérables, créer de la valeur avec des ressources mesurées est l'exercice le plus formateur qui soit.

Premier enseignement : la création de valeur ne vient pas de l'investissement, elle vient de la décision de renoncer. Nous avons renoncé à des segments entiers, à une distribution généraliste incompatible avec un modèle de privatisation, aux groupes au-delà de nos jauges. Chaque renoncement a paru coûteux sur le moment ; chacun a rendu l'offre plus lisible, donc plus désirable, donc mieux valorisée.

Second enseignement, le prix. Nous commercialisons la privatisation intégrale du domaine sur un week-end de deux jours, vendredi et samedi, hébergement compris. Ce niveau de valorisation ne se justifie par aucun argumentaire commercial : il se justifie parce que l'objet vendu n'est pas le même. On ne vend pas une salle, on vend un domaine entier, vécu, habité, avec son histoire, ses chambres, son parcours et ses équipes.

C'est ce qui a directement nourri "Folks Hospitality" : ce que le client paie au prix fort n'est jamais la pierre, c'est ce qu'il gardera. La valeur d'un lieu se mesure à la durée de vie de son souvenir.

Dans un établissement haut de gamme, quels sont les détails que les clients remarquent parfois sans même savoir les nommer, et qui font pourtant toute la différence dans leur perception de la valeur ?

Le temps d'abord. Un établissement haut de gamme se reconnaît à ce que rien n'y semble pressé et que rien n'y attend. Ce n'est pas une question d'effectif mais de séquençage : le verre resservi avant qu'on le demande, la porte ouverte avant qu'on la pousse. Le client ne dira jamais « le rythme était juste », il dira « on s'est sentis bien ».

La lumière ensuite : premier levier de perception de valeur, et le moins coûteux. Une même voûte éclairée en lumière froide ou chaude ne produit ni la même émotion ni le même prix acceptable. Le son : une acoustique où l'on se parle sans élever la voix. La matière enfin, le poids d'un verre, la densité d'un couvert, la texture du linge. La main du client enregistre une information que son œil ne formule pas.

Mais le détail qui domine tous les autres est humain : le regard. Être attendu, être reconnu, sentir que quelqu'un a préparé votre venue. Les clients gardent rarement le souvenir d'une décoration, ils gardent celui de la personne qui les a accueillis.

Entre nouvelles attentes des voyageurs, contraintes environnementales, pression sur les coûts et évolution des usages, à quoi reconnaîtra-t-on selon vous un actif hôtelier réellement « d'avenir » ?

À quatre caractéristiques.

Une structure de charges variabilisée. Le modèle de demain n'est pas celui du plus gros investissement, c'est celui du plus faible point mort : des charges qui suivent l'activité au lieu de la précéder, un effectif socle resserré et des renforts calibrés, une énergie pilotée à la journée et non à la découverte de la facture. C'est la raison d'être de LUMIO, We light up your performance : pilotage RH relié au budget d'activité, consommations d'eau et d'énergie et détection d'anomalies, coûts food & beverage suivis au réel..., le tout adossé à un volet commercial qui identifie et active les prescripteurs. Un actif d'avenir est un actif dont le dirigeant sait où il en est le jour même, pas soixante jours plus tard.

Un actif non reproductible. Une chambre standard est une commodité : comparée par un algorithme, arbitrée par le prix. Un lieu singulier n'est comparé à rien. À mesure que l'offre s'uniformise, le patrimoine, la nature et l'histoire deviennent des barrières à l'entrée absolues.

La souveraineté sur la relation client : vendre en direct, détenir sa donnée, connaître ses prescripteurs, ne pas louer son remplissage. C'est le principe qui structure Folks Hospitality. Un hôtel classique n'entre en relation avec son client que le jour de son arrivée, et paie cher un intermédiaire pour cela. Nous inversons la logique : le lounge est ouvert à la vie locale, on y travaille, on y déjeune, on s'y retrouve ; l'hôtel devient l'un des usages du lieu. Le flux quotidien n'est pas acheté, il crée une communauté, la communauté une relation continue, et cette relation une base client propriétaire alimentée par Folks Connect. Un hôtelier traditionnel connaît ses clients trois nuits par an, un Folks Lounge Hub connaît les siens toutes les semaines. C'est ce qui rend le modèle réplicable en franchise asset-light : on ne duplique pas un décor, on duplique un système de captation directe de la demande ; une communauté.

Le sens enfin. Clients et équipes choisissent des lieux cohérents : circuits courts, potager, ruches, patrimoine entretenu, saisonnalité assumée. Je traite la contrainte environnementale d'abord comme une contrainte de coût, un bâtiment mieux isolé et mieux piloté étant plus rentable. Elle est devenue en outre un actif d'attractivité à part entière.

Trois impulsions pour capter votre vision du métier en quelques mots

A. Vous arrivez dans un actif que vous ne connaissez pas. Où regardez-vous en premier ?

Trois endroits, aucun n'est le bureau du directeur. Le carnet de réservations des douze prochains mois, pour savoir ce qui est réellement vendu et à quel prix. Les cuisines et les réserves, pour connaître les standards réels. Le visage des équipes pendant un service, pour savoir si le plaisir est encore là. Le compte de résultat ne fera que confirmer.

B. Investisseur ou hôtelier : quelle qualité faut-il absolument avoir pour comprendre les deux ?

La capacité à traduire : transformer une émotion en ligne de compte d'exploitation, et une ligne de compte d'exploitation en geste concret pour l'équipe. Et, indissociablement, la franchise. Parler les deux langues n'a de valeur que si l'on ose dire à chaque camp ce qu'il n'a pas envie d'entendre.

C. Créer de la valeur dans l'hôtellerie, en un seul mot ?

Cohérence.

 

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