Avec Paul Teyssedre, elle découvre peu à peu les exigences d’un univers où chaque détail compte : les matières, les mécanismes, les gestes et surtout les talents capables de donner vie à une idée. Une construction faite de rencontres, d’apprentissages et de remises en question.
Dans cette interview, Aurore Vast revient sur les coulisses de cette aventure, de la renaissance d’un objet familial à la construction de TEMYRIS comme Maison, et partage ce que ces années lui ont appris sur la création, l’entrepreneuriat et le temps long.
TEMYRIS est née d’un héritage assez particulier : celui d’une minaudière imaginée par votre grand-père Henry pour son épouse Lucienne, puis transmise jusqu’à vous. Qu’est-ce qui vous a donné envie, des années plus tard, de faire revivre cet objet et de lui imaginer un nouveau destin ?
Lorsque j’ai hérité de cette minaudière, j’étais beaucoup trop jeune pour comprendre tout ce qu’elle renfermait.
Ce n’est que des années plus tard, alors que je me levais chaque matin aux aurores pour rejoindre mon agence à Paris, que j’ai commencé à la regarder autrement. J’ai compris à quel point ce petit nécessaire pouvait avoir sa place dans la vie d’une femme moderne. Peu à peu, il m’a livré tous ses secrets.
Ce n’était pas seulement un bel objet. C’était un concentré d’ingéniosité et de raffinement. Mon grand-père avait installé le rouge à lèvres dans une cartouche de fusil, conçu le vaporisateur de parfum à partir du mécanisme d’une pompe à vélo et façonné le poudrier en laiton. Le tout était réuni dans un écrin en galalithe.
J’ai alors compris que je ne voulais pas simplement conserver cette minaudière comme un souvenir de famille. J’avais envie de prolonger l’intuition de mon grand-père, de la faire entrer dans notre époque et d’imaginer ce que pourrait être aujourd’hui la minaudière d’une femme active : un objet précieux, beau, ingénieux, mais surtout réellement utile.
C’est ainsi qu’est née TEMYRIS.
Entre cette première minaudière héritée de votre grand-père et la Maison TEMYRIS que l’on connaît aujourd’hui, plusieurs années se sont écoulées. À quel moment avez-vous senti, avec Paul Teyssedre, que cette histoire pouvait devenir bien plus qu’un projet et réellement donner naissance à une Maison ?
Au départ, TEMYRIS était presque un passe-temps. Paul et moi venons tous les deux du marketing et de la communication, des univers où nous avons l’habitude d’imaginer des campagnes souvent éphémères, qui vivent un temps puis disparaissent.
L’idée de faire revivre un objet hérité du passé et, surtout, de créer quelque chose qui puisse durer nous a immédiatement stimulés. Mais nous ne savions absolument pas par où commencer. Tout était nouveau pour nous : les savoir-faire, les matériaux, la mécanique, les artisans, les contraintes de fabrication… Il a fallu apprendre, chercher, comprendre et faire des centaines de rencontres.
Et c’est précisément au fil de ce parcours que le projet a changé de dimension. Le passe-temps est devenu une passion, puis cette passion s’est transformée en véritable ambition. C’est à ce moment-là que nous avons compris que nous n’étions plus simplement en train de faire revivre une minaudière familiale : nous étions en train de donner naissance à TEMYRIS.
Créer un objet aussi singulier, à la croisée de la beauté, des métiers d’art et de la joaillerie, implique forcément des essais, des erreurs et des moments de doute. Vous avez d’ailleurs raconté certaines “erreurs de jeunesse” de TEMYRIS. Y a-t-il une difficulté ou une erreur qui vous a finalement appris quelque chose d’essentiel ?
Je n’aurais malheureusement pas assez de place pour raconter toutes nos erreurs !
Les plus difficiles ont sans doute été celles liées à la fabrication. S’il y a un mot que je retiens de toutes ces années, c’est celui de « tolérance ».
Lorsque l’on dessine un prototype sur CAO, tout paraît maîtrisable. Si quelque chose ne fonctionne pas, on modifie une cote, un dessin, une formule. Mais lorsque l’on passe du virtuel à la matière, tout change.
Il faut trouver le bon usineur, la bonne machine, le matériau adapté, obtenir un créneau de fabrication… Et lorsqu’enfin la pièce sort de l’atelier, ce qui semblait parfait à l’écran peut devenir immédiatement évident une fois l’objet entre les mains : quelques dixièmes de millimètre, un jeu trop important, une charnière qui ne réagit pas comme prévu.
Et parfois, il faut recommencer.
C’est probablement ce à quoi nous étions le moins préparés. Chaque modification représente du temps, de l’énergie et des investissements importants.
Mais c’est aussi ainsi que nous avons le plus appris. Un bel objet ne se dessine pas uniquement sur un écran : il naît du dialogue entre une idée, une matière et ceux qui savent la travailler.
Ces erreurs nous ont appris la patience, la précision et beaucoup d’humilité.
Vous parlez souvent de vos rencontres avec les artisans comme d’une véritable source d’inspiration : tabletier, lapidaire, marqueteur… Comment choisissez-vous aujourd’hui les savoir-faire et les talents qui vont participer à l’histoire de TEMYRIS ?
Au fil du temps, nous avons construit un formidable réseau d’artisans, tous passionnés par la minaudière et par ce qu’elle permet d’imaginer. Chacun apporte son regard, son expérience, parfois un conseil, parfois une adresse, parfois une rencontre qui ouvre une nouvelle piste.
Une galerie à découvrir, comme le Palais Borghèse à Florence pour observer des marqueteries exceptionnelles, une exposition comme celle de Dolce & Gabbana du cœur à la main, un salon comme Les Deux Mains du Luxe au Grand Palais, où l’on peut échanger avec de nombreux artisans, ou encore un lieu comme le Musée de la Nacre à Méru, qui permet de mieux comprendre toute la richesse d’un savoir-faire.
Et puis il y a les rencontres plus confidentielles, presque secrètes : des artisans extrêmement recherchés, qui préfèrent rester dans l’ombre et préserver leur anonymat.
Toutes ces visites, ces échanges et ces rencontres ont peu à peu façonné TEMYRIS. Aujourd’hui, nous choisissons avant tout des artisans qui partagent avec nous la même exigence, la même curiosité et le même respect du geste juste. Plus qu’un savoir-faire, nous cherchons une sensibilité capable d’entrer dans l’histoire de la Maison.
Il y a derrière chaque minaudière des gestes, des matières et beaucoup de patience. Une rencontre avec un artisan ou un savoir-faire vous a-t-elle particulièrement marquée au point de faire évoluer votre manière de voir TEMYRIS ?
Je ne peux pas citer leurs noms, car nos lapidaires sont extrêmement discrets, mais notre première visite dans leur atelier a été un moment presque magique.
Nous étions comme des enfants devant un sapin de Noël, sans savoir par quel cadeau commencer. Chaque pierre avait son histoire : son origine, l’endroit où elle avait été chinée ou achetée, sa manière de réagir à la taille, ses qualités, ses fragilités. Certaines pouvaient naturellement trouver leur place sur une minaudière TEMYRIS, tandis que d’autres, aussi magnifiques soient-elles, ne pourraient jamais s’y adapter.
Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est leur rapport à la matière. Rien n’est considéré comme insignifiant. Le moindre fragment peut devenir précieux aujourd’hui ou dans plusieurs années. On ne jette presque rien, on conserve, on observe, on attend parfois le bon projet.
L’atelier lui-même m’a beaucoup impressionnée : les outils méticuleusement rangés, le calme, la concentration, cette impression que chaque geste a sa raison d’être.
Cette rencontre a changé notre manière de voir TEMYRIS. Nous avons compris que le luxe ne réside pas uniquement dans la beauté ou la rareté d’une matière, mais aussi dans le temps qu’on lui accorde, dans la connaissance que l’on en a et dans le respect avec lequel on la travaille. Depuis, nous regardons chaque pierre non pas simplement comme un décor, mais comme le point de départ d’une histoire.
Vous cherchez à faire dialoguer héritage et innovation, tout en vous appuyant sur des savoir-faire français. Comment trouvez-vous cet équilibre entre préserver une histoire et continuer à inventer quelque chose de nouveau ?
Pour nous, l’héritage n’est pas quelque chose que l’on fige, c’est quelque chose que l’on fait vivre.
La minaudière de mon grand-père était déjà, à sa manière, un objet extrêmement innovant : elle réunissait dans un format très compact un rouge à lèvres, un poudrier et un vaporisateur de parfum. Ce sont ces trois fonctions que nous avons toujours considérées comme intouchables. Elles constituent l’ADN de TEMYRIS.
En revanche, tout ce qui les entoure peut évoluer. Nous travaillons avec des artisans français, des lapidaires, des tabletiers, des spécialistes du métal ou encore des laboratoires cosmétiques pour repenser les matières, les mécanismes, les finitions et les usages. Nous intégrons aujourd’hui des pierres semi-précieuses, de la nacre, des éléments personnalisables, des cosmétiques rechargeables, et nous cherchons constamment à améliorer la précision et la durabilité de l’objet.
L’équilibre se trouve là : ne jamais perdre l’intention d’origine, mais accepter de la confronter aux exigences d’aujourd’hui.
L’innovation la plus juste est celle qui ne cherche pas à faire oublier le passé, mais au contraire à lui donner une nouvelle pertinence. TEMYRIS est née d’un objet des années 1930, mais notre ambition est qu’elle accompagne les femmes d’aujourd’hui et, surtout, qu’elle soit transmise demain.
Au fil des années, TEMYRIS semble être devenue bien plus qu’un objet : une véritable Maison, avec une histoire, un univers et une vision autour des “Amazones du XXIᵉ siècle”. À quel moment avez-vous senti que vous ne construisiez plus seulement un produit, mais une identité de Maison ?
Tout s’est construit progressivement. Au départ, nous n’avions pas la volonté de créer une Maison. Nous étions même allés voir de grandes marques pour leur présenter la minaudière et imaginer avec elles la manière de la faire renaître.
Mais après plusieurs rendez-vous, nous avons compris qu’elles étaient intéressées par le produit, mais pas par tout le travail de conception qui permettrait de le rendre possible. En quelque sorte, il fallait d’abord que nous trouvions nous-mêmes toutes les solutions, puis que nous revenions les voir.
Alors nous avons fait ce que nous savons le mieux faire : Paul et moi avons construit un plan marketing, un plan de communication, répertorié les étapes, les besoins, les rencontres à provoquer. Et surtout, nous avons commencé à nous poser des questions beaucoup plus profondes : pourquoi faire revivre cette minaudière ? Pour qui ? Que voulions-nous raconter au-delà de l’objet ?
C’est à ce moment-là que l’identité de TEMYRIS a commencé à apparaître. Peu à peu, il ne s’agissait plus seulement de reconstruire une minaudière, mais de définir un univers, des valeurs, une manière de voir la femme qui la porterait. C’est ainsi qu’est née cette idée des « Amazones du XXIᵉ siècle » : des femmes libres, actives, élégantes, qui avancent sans renoncer à leur féminité.
Il faut dire aussi que pendant longtemps, Paul et moi avons travaillé en secret sur TEMYRIS. Nous avons démissionné de notre ancienne société, et avons recréé une agence pour pouvoir financer et accompagner cette ambition, mais nous avions peur d’en parler à nos clients, peur de leur jugement. Et lorsque nous l’avons finalement fait, leur réaction nous a énormément touchés. Ils étaient impressionnés, curieux, enthousiastes, et n’ont cessé de nous encourager.
Comme si à travers TEMYRIS, ils sortaient eux aussi de leur quotidien et suivaient, par procuration, une aventure presque romanesque. C’est sans doute à ce moment-là que nous avons compris que TEMYRIS n’était plus seulement notre projet : elle était devenue une histoire dans laquelle d’autres avaient envie d’entrer.
Vous avez récemment franchi une étape symbolique avec l’arrivée de TEMYRIS au Ritz Paris, après le Crillon. Qu’est-ce que ces deux adresses représentent pour vous dans le parcours de la Maison, et qu’avez-vous appris de ces rencontres avec l’univers des palaces ?
Rendez-vous compte : le Ritz Paris, la place Vendôme, le Crillon, la place de la Concorde… Ce sont des noms connus dans le monde entier, qui incarnent l’excellence française.
Nous sommes partis d’un objet de famille qui, pendant des années, reposait simplement sur ma table de nuit. Six ans plus tard, TEMYRIS entre dans certaines des adresses les plus prestigieuses au monde. Pour nous, c’est à la fois vertigineux et profondément émouvant.
Ces lieux nous ont aussi beaucoup appris. Si un palace atteint un tel niveau d’excellence, c’est parce que rien n’y est laissé au hasard. Chaque détail compte, chaque sensation compte, et derrière ce qui paraît évident ou naturel se cachent souvent des heures de réflexion et de travail.
C’est exactement cette exigence que nous avons peu à peu intégrée chez TEMYRIS. Au fil des rencontres avec des professionnels du luxe, on nous a constamment poussés à aller plus loin : réfléchir au toucher, au bruit d’un mécanisme, au geste, à l’odeur, à la précision d’une fermeture, à la manière dont l’objet se révèle lorsqu’on le prend en main.
À chaque fois, nous avions parfois l’impression qu’il fallait tout recommencer. Mais avec le recul, ces exigences nous ont fait grandir.
Le fait que des maisons comme le Crillon ou le Ritz considèrent aujourd’hui que TEMYRIS peut trouver sa place dans leur univers représente énormément pour nous. C’est une reconnaissance du chemin parcouru, mais aussi une responsabilité : celle de continuer à élever notre niveau d’exigence.
TEMYRIS commence aujourd’hui à regarder au-delà de la France, avec des échanges avec des retailers français et américains. Comment imaginez-vous le développement international de la Maison, tout en préservant ce qui fait son identité française et son exigence artisanale ?
Nous souhaitons bien sûr développer TEMYRIS à l’international, mais sans changer notre façon de faire.
Une minaudière demande du temps. Certaines marqueteries de pierres peuvent nécessiter plusieurs mois de travail. Nous devons donc nous adresser à des clients et à des partenaires capables de comprendre ce temps et ce qu’il représente.
Nous voulons que TEMYRIS dépasse le simple coup de cœur : qu’elle devienne un objet que l’on choisit, que l’on conserve, que l’on personnalise parfois et que l’on puisse imaginer transmettre.
Notre développement international sera donc nécessairement sélectif.
Nous préférons être présents dans peu d’endroits, mais dans les bons, auprès de partenaires capables de raconter l’objet et de comprendre ce qu’il y a derrière.
Grandir ne doit pas nous obliger à aller plus vite. L’enjeu sera justement de nous développer sans perdre ce qui fait notre identité.
Après six années consacrées à construire TEMYRIS, qu’est-ce que cette aventure vous a appris sur l’entrepreneuriat, mais surtout sur les personnes et les talents nécessaires pour faire grandir une Maison ? Et avec le recul, qu’aimeriez-vous transmettre à quelqu’un qui souhaite aujourd’hui créer à son tour quelque chose de durable dans l’univers du luxe ?
Ces six années m’ont appris qu’une Maison ne se construit jamais seule. Il faut une vision, bien sûr, mais surtout savoir s’entourer de personnes talentueuses, exigeantes et capables de vous faire progresser.
J’ai aussi appris que dans le luxe, rien de durable ne se construit dans la précipitation. Il faut accepter le temps, les erreurs, les remises en question, et rester fidèle à ce que l’on veut créer.
S’il fallait transmettre une seule chose, ce serait celle-ci : ne cherchez pas à aller vite, cherchez à construire juste.
Pour terminer sur une note plus personnelle…
● Si vous étiez un monument historique français : Le château de Compiègne
● Si vous étiez un plat de la haute gastronomie : Probablement un plateau de fromages affinés (je n’y résiste pas)
● Si vous étiez une destination pour un week-end improvisé : Florence
● Si vous étiez un film que vous pourriez revoir encore et encore : Mort sur le Nil par et avec Kenneth Branagh et Gal Gadot
● Si vous étiez un livre à emporter sur une île déserte : Clémentine Churchill, La femme du Lion par Philippe Alexandre et Beatrix de L’Aulnoit
● Si vous étiez une chanson que vous connaissez par cœur : La javanaise de Serge Gainsbourg
● Si vous étiez une citation qui vous accompagne au quotidien : Quand il y a un doute, il n’y a plus de doute.
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